On ne se rend pas toujours compte, face à une situation, si peu signifiante paraisse-t-elle, du retentissement qu’elle peut avoir sur notre quotidien. Il suffit parfois d’un grain de sable pour ébranler tout un mécanisme.
Hier matin, aux urgences, six de mes collègues ont été intoxiqués. Un empoisonnement, selon le terme policier, puisque volontaire, délibéré. Par chance, je ne travaillais pas, et je passais juste faire la bise aux travailleurs en passant à côté de l’hôpital quand on m’a expliqué pourquoi mes collègues étaient hospitalisés.
L’histoire n’a rien de banale, puisqu’un flacon de Loxapac, un neuroleptique utilisé dans notre service pour sédater les patients en état d’agitation psychiatrique, aurait été versé dans le café. En gros, un flacon de Loxapac, c’est l’équivalent de 30 ampoules. Et pour sédater un patient agité, on utilise une à deux ampoules. Je vous laisse imaginer ce qu’un flacon entier peut donner…
La “chance”, m’expliquent mes collègues, c’est que ce matin là, à peine la moitié du personnel ne boit du café. C’est un de ces matins où les buveuses de thé sont en nombre, et tant mieux pour elles. Dans la matinée, vers 10-11h, une collègue infirmière s’est sentie mal, fatiguée, et est rentrée chez elle. Peu après, un étudiant en remplacement d’été faisait la même. Ce n’est que lorsqu’une troisième personne de l’équipe a commencée à se sentir mal que les liens ne se sont fait.
Au total, six personnes ont été intoxiquées. Les pompiers ont été envoyés au domicile des deux premiers qui étaient rentrés chez eux et ne répondaient pas aux appels ; ils ont été retrouvés quasi-comateux, difficilement réveillables.
Si dans l’après-midi, tout le monde était sain et sauf, et que les collègues livides s’apprêtaient à rentrer chez eux pour certains, une drôle d’ambiance reignait au sein du service.
Saisie de l’affaire, la police est venue procéder aux relevés d’usage, le flacon, les empreintes, la cafetière, les noms des patients et des personnels présents. Elle envisage de confier l’enquête à la Brigade Criminelle, pour tentative d’homicide.
Chez les soignants, l’histoire divise. Certains pensent que c’est une mauvaise blague d’un collègue, qui est allée trop loin. On entend tous parler, ça et là, de la blague qui consiste à mettre une très faible dose de diurétique ou de laxatif dans le verre d’une collègue, histoire de faire “une bonne blague”, même si on ne l’a jamais fait ou jamais vu faire. Une sorte de légende urbaine hospitalière qu’on peut comprendre et tolérer. Mais pas un flacon entier de neuroleptique, qui aurait pu avoir des conséquences désastreuses.
L’autre moitié pense plutôt à une patiente “psy”, présente dans le box d’examen contigu à la salle de repos, cette salle où le va-et-vient est permanent, qui aurait été vue entrer plusieurs fois dans la salle de détente. Mais ce que personne ne s’explique, c’est comment cette patiente se serait procurée le flacon de Loxapac, rangé dans la pharmacie, fermée par un code. Quand bien même la porte eue été ouverte pour une raison diverse, comme il arrive qu’elle le soit, encore aurait-il fallu savoir où le Loxapac était rangé, quand même nous, qui y travaillons quotidiennement, mettons parfois une à deux minutes pour trouver un médicament ! Un patiente qui est sortie des urgences avant que les premiers cas ne se manifestent, à qui il a été fourni des tickets de métro pour rentrer jusqu’à son domicile s’occuper de son enfant de 3 ans, et qui était introuvable par la police en fin de matinée.
L’histoire fait froid dans le dos. Pas pour ses conséquences médicales, fort heureusement, ni pour les conséquences qu’elle aurait pu avoir si une collègue avait été enceinte, avait pris sa voiture et s’était endormie au volant, ou s’était effondrée au bord du quai du métro.
Le vrai remou est à chercher ailleurs, du côté de la confiance, de la sécurité. Le travail, cet endroit où l’on passe le plus clair de notre temps, avec notre lit. Notre seconde maison, un peu. Un endroit devenu source de danger, ou un climat de suspicion s’est installé, face à un ennemi invisible. Si encore ça avait été une agression physique de la part d’un patient, avec un danger identifiable, maitrisable, cela aurait été. Mais là, ne pas savoir qui, ni pourquoi, ni vraiment comment, c’est assez perturbant. Parce que ça ébranle les bases de la sécurité que l’on peut avoir en travaillant dans un service hospitalier en plein centre de Paris. Parce qu’on se dit, après tout, si ça avait été autre chose que du Loxapac. Si ça avait été du poison. Un médicament avec des effets plus grave ? Si tout le monde avait bu du café ? Si on avait offert un café à un collègue policier ? Un pompier qui serait reparti au volant de son ambulance cinq minutes plus tard ? Un patient fragile ? Un accompagnant ?
Un fait divers, vu de l’extérieur. Le viol de notre sécurité, pour nous. Stupeur et tremblements.
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