D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été un enfant bavard. Du genre qui parle tout le temps, sans s’arrêter.
Quand je vivais en Alsace, j’avais une nourrice pendant la maternelle et le CP, chez qui j’étais avec d’autres enfants de mon école. Je me souviens qu’un midi, sa fille qui devait être une ado à l’époque m’a dit que je devrais me taire et parler dans ma tête. J’étais entrain de manger un yaourt aromatisé à la banane (c’étaient mes préférés, l’objet d’une longue dispute chaque midi avec les autres garçons), quand elle m’a sorti ça. Imaginez à 6 ans, on vous demande de parler dans votre tête, et vous demandez candidement comment on peut parler et se taire à la fois ?

Toujours, j’ai été le bavard de la classe, mais j’étais un bon élève alors ça compensait. A la fin du primaire, on nous a offert un Larousse pour notre entrée au collège, et on s’écrivait tous des petits mots dans les premières pages, comme un souvenir qu’on emporterait avec nous chez les grands. Sur le mien, les enseignants avaient signé unaniement un mot commun : “à notre pie préférée”.
Depuis rien n’a changé. Dans ma tête, c’est un bruit permanent. Je réfléchis tout le temps, je pense à tout un tas de chose en même temps, et quand je parle ça se ressent, parce que j’expulse mes phrases à une vitesse folle, sans articuler. Ce qu’on m’a très fréquemment reproché, d’ailleurs, de parler trop vite. C’est juste que là haut les phrases se construisent tellement vite qu’elles ont besoin de sortir rapidement, afin de faire de la place à la suivante. Parfois, on apprécie cette vivacité d’esprit, parce que dans une discussion j’arrive à te balancer la phrase acerbe ou la petite moquerie avant que les autres aient le temps de penser à répondre quelque chose. Je suis une kalachnikov verbale.
Parfois je ne dis rien, et vu de l’extérieur, je suis calme, silencieux. Pour autant, j’ai les neurones qui travaillent à plein rendement : j’ai appris à parler dans ma tête, à donner le silence aux autres.
Ma vraie problématique, c’est de réussir à me faire taire. Par exemple, même quand je suis en plein ébat sexuel, quand la situation voudrait qu’on s’abandonne au vice, au plaisir, et bien je réfléchis. Parfois je pense à la situation, parfois je pense à tout un tas d’autres choses, mais je ne me laisse pas aller. Souvent, c’est au moment de dormir que c’est le plus difficile. Je passe des heures à me retourner sous la couette, à refaire l’histoire du Monde dans ma tête, à penser à tout et à rien, à penser à toutes ces choses auxquelles je ferais mieux de ne pas penser. Et je ne dors pas. Je m’entends parler dans ma tête, et je me dis, “putain mais ferme-là, laisse toi dormir”. Et rien à faire.
Alors je maquille, j’étouffe. Puisque je n’arrive pas à me faire taire, j’essaie de faire plus de bruit. Je mets de la musique, tout le temps, même quand je bouquine, et quand ça travaille beaucoup trop là haut, que ça en finirait par me rendre dingue de ne pas dormir, je prends mon iPod et je fais en sorte que la musique soit si forte que je n’arrive plus à m’entendre. Quand ça ne suffit pas, je m’assome à coup de médicaments, parce que c’est parfois le seul moyen de me faire taire.
C’est aussi pour ça que j’aime lire autant. Bien sûr, j’aime vivre ces folles aventures que la littérature m’offre, ces évasions, ces voyages, ces vies qui ne seront jamais les miennes et que j’ai l’impression de vivre au fil des pages. Mais surtout, lire me canalise, m’empêche de penser, occupe ma voix dans ma tête. Et dans ces moments là, je me sens apaisé. C’est comme si tu étais à ta fenêtre, que tu étais saturé par le bruit de la rue, le bruit des gens qui vivent, et que tu te reculais pour fermer la fenêtre et savourer ce silence béni. Je ressens ça, quand je me plonge dans un roman. Le silence, enfin.
Je n’en avais jamais parlé avant, mais ça m’angoisse. Ca m’inquiète, de penser autant, aussi vite, tout le temps. Je me demande si je ne suis pas fou, si ce n’est pas de la tachypsychie, si plus tard je ne vais pas décompenser, devenir totalement dingue. Autant vous dire que depuis que je me suis posé la question, là-haut, ça cogite encore plus.
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